Textes d’écrivains

Le jardin  enchanté – Alain Vircondelet, mai 2018

A un collectionneur qui lui demandait à quoi il reconnaissait la vérité et la grandeur d’une peinture, Marcel Proust répondit : « Au fait qu’elle ne peut qu’être,  au passage inexplicable de sa grâce ». A quoi Marguerite Duras répliqua comme en écho : « Au fait d’être là avant que d’être là. »

Deux critères, deux marqueurs qui pourraient permettre d’avancer dans le secret de la peinture, dans ce qu’elle dit et ce qu’elle harcèle en sous-main, dans ce qu’elle arpente à bas bruit et qui est proclamé dans l’œuvre achevée, en apparence définitive et cependant continuant de délivrer des signes, de procurer du sens. Mais au demeurant, ce qui reste, d’illisible au-delà du visible, ce qui retient, c’est l’enchantement, c’est-à-dire la capture, le ravissement, la délivrance justement. Délivrance de quoi ? Du monde lesté de douleur, sans doute, de sa souffrance originelle auquel répond le charme, l’enlèvement, l’instant de cœur qui emporte tout, et l’on entre alors dans la magie de la peinture, dans la matière vive et insaisissable, dans l’épaisseur de ses formes et de ses couleurs.

Vous voici donc dans ce défi-là, Jacques Vimard, celui de charmer, de donner à entrevoir le sortilège, d’ouvrir toutes grandes les portes qui livrent accès à  la grâce et de nous faire pénétrer dans le jardin enchanté. On est à l’orée de ce jardin, que le mobilier désuet rassure, aperçu déjà comme un repère familier, à l’ombre des bosquets d’hortensias dans la splendeur de Giverny, un après-midi de printemps. Vous voici forcément au bord de cette lisière, puisque vous savez depuis tant de temps, dans le labeur constant et fidèle de votre travail, que tout se joue à l’ourlet des jardins, au bord des frontières, à l’imprécise caresse des aubes sur les terres humides, et que tout s’accomplit dans ce passage-là. D’où vient le souffle qui l’agite, le vent qui s’est levé ?

Un jour, une nuit, cela dut se passer ainsi.

Dès le début du monde, des hommes comme vous, Jacques Vimard, des poètes, des peintres surtout, travaillent à l’orée de ces aubes et de ces portes, et un jour une nuit, ils connaissent l’éblouissement des jardins enchantés, ils s’y aventurent, ils y entrent, et en rapportent des traces. Jamais l’intégralité des jardins, mais des fragments des vastes domaines, et l’œuvre se poursuit ainsi dans ce que vous ramenez des jardins secrets.

Votre atelier, dans cette grange normande, est bâtie sur une butte, d’où se déploient les bocages et les vergers. Qu’eux seuls, comme cela aurait pu être au début du monde et des choses. Chaque jour, la nuit aussi, vous y peignez quels qu’en soient le temps, les saisons, les évènements. Vous peignez. Et dans la solitude de cet atelier, de la toile tendue par vos soins, surgissent les jardins inconnus. Tout est question, vous le savez, en peinture, d’apparition. Comment la toile vierge soudain se laisse-t-elle occuper par des formes, des couleurs, des signes, qui unis entre eux forment des paysages, des visages, des objets ? Par quel miracle s’impose ce qui va devenir le tableau ? Les plus grands peintres se sont souvent interrogés sinon expliqués à ce sujet. Tous disent que leur intention seule ne suffit pas mais qu’à un certain moment de la création, quelque chose advient, s’impose et se dit. Et se montre aussi.

Vous connaissez, Jacques Vimard, ce temps fragile où, à la porte du secret, vous attendez qu’elle s’ouvre sous l’impulsion d’un souffle qui vous introduit dans ce secret-là. Une ombre, une respiration, quelque chose qui ressemble au fameux pneuma des Indiens, un léger frémissement, un friselis étrange qui, à votre insu, vous prend par la main, la guide et vous emporte. C’est le privilège des frontières que de se savoir tout près de ce qui existe vraiment, et que vous rapportez. On pourra dire que la main de l’ange vous a conduit, comme elle a conduit Fragonard, Watteau, Verlaine, Matisse, Redon, Monet et tant d’autres. Mais qui est l’ange ? Celui des trois monothéismes ou bien celui des mondes ésotériques qui dans la fluidité cosmique, assurent, dit-on, un trafic permanent dans l’univers ? Proust encore disait combien il attendait avec jubilation de ressentir l’effleurement d’un ange qui saurait le guider dans le sillage odorant des  buissons d’aubépines et lui transmettre ainsi leur mystère.

Au plus raisonné moment de ses recherches, Picasso lui-même, tentait toujours de saisir l’instant fragile, inexpliqué et fugitif  qui lui ouvrirait la voie, Soulages aussi : immergé dans la profondeur de son noir, il installe des clairières comme des étoiles, toute une irradiante constellation offerte par son ange qui y accrochera de la lumière.

Tout est affaire de genèse. Le plus beau poème du monde, jamais écrit, est celui qui inaugure l’Ancien Testament. L’heure miraculeuse où le monde s’organise et se fonde, où des candélabres d’étoiles éclairent le cosmos, où des sources et des fleuves se coulent dans les lits de la terre, et où les ailes des anges accomplissent le monde de leur imperceptible caresse.

C’est le temps de l’heure secrète.

La vôtre est rose, Jacques Vimard. L’heure rose. Celle qui nimbe l’espace de la toile de sa douceur de cil, de sa lueur albaire, presque laiteuse, et qui le poudre d’une lente clarté ou d’une matité de dragée. Car ce qui domine dans vos toiles, c’est l’attente et le silence. Ils sont ceux qui vous retiennent, c’est le temps de votre émerveillement, celui qui vous permet d’accueillir tout ce qui vous est soudain donné de voir et de comprendre enfin. Votre peinture trahit cet émerveillement, elle rapporte ce qu’elle a vu, et c’est dans ce temps de la sidération, de l’émerveillement, de la féérie découverte, que vous peignez, vite, et c’est ce mouvement-là qui apporte à l’œuvre son mystère et sa singularité. Vous ne peignez pas en même temps que vous voyez, vous peignez avec un temps, bref ou long, peu importe, de retrait, et c’est dans ce temps que se situe l’heure rose, celle des anges et de leur passage. L’escargot rampe sur une feuille, il est encore tout gourd d’avoir été surpris, lui-même sidéré, la feuille perle de plaisir, le mobilier de jardin, bancale et encore joyeux de sa fête étrange, reste étonné d’avoir été ainsi surpris, et l’air entier bourdonne, ronronne presque, dans la touffeur des herbes et des plantes. L’heure rose et entrevue, celle des anges par quoi rien ne se dit vraiment. C’est l’heure de toutes les grâces, rendues au peintre pour son propre abandon à la beauté, pour sa consolation totale, pour que promesse soit aussi tenue : l’art de Jacques Vimard réside dans cet échange. Toute sa peinture depuis des décennies vouée à l’écoute indicible a reçu de l’ange des gages d’exception. C’est que l’ange l’a conduit dans les allées inexplorées du jardin, et il faut comprendre que l’on parle alors du « Grand Jardin » comme du « Grand Secret », semblable à celui de Debussy quand, au tout début du XX° siècle, il composa ses « jardins sous la pluie », tout près du lieu où réside Jacques Vimard, à Orbec, dans le Calvados.
Dans l’œuvre du peintre comme dans celle du musicien, c’est la même entrée, quasi mallarméenne,  dans le mystère, mêmes notes de rosée, même alanguissement des plantes et des bêtes, même draperies de lumière, mêmes effleurements d’ailes et frissons d’élytres, et même « main » de l’ange qui effleure la partition comme la toile.

Si l’on est d’accord avec Picasso pour dire qu’une peinture n’est pas conçue pour décorer le dessus d’une cheminée, on peut encore dire qu’elle n’est pas faite non plus pour raconter seulement le malheur du monde et ses tragédies. Elle est faite et le maître de Mougins le savait bien, pour percer une énigme, pour « aller vers… », comme disait Balthus.

Jacques Vimard justement, poussant la porte du jardin, « va vers… ». Comme Watteau vers sa Cythère, comme Verlaine vers les charmilles où se déroulent ses fêtes galantes, comme Debussy vers le parc du manoir de Croisy : il revient toujours sur cette voie, inaugurale, où se délivre l’autre monde.  C’est cette absence de contrainte qui domine l’œuvre que le peintre conduit. La main, déliée, ouvre elle-même la voie, le peintre ravit sur son passage les êtres sensibles qu’il accueille et les installe dans cette commodité souveraine et naïve qui devait être sensible au début du monde.

La peinture de Jacques Vimard se révèle ainsi aube et naissance, protection de l’indicible, traversée disponible au secret.  Et dans son profond silence, dans la matière même de sa pâte et de ses pigments, dans l’imaginaire enfin délivré, il réalise la promesse séraphique d’une surréalité enfin accessible et qui, à la fois espiègle et paisible, redonne vie et espérance à ce qu’on croyait imprudemment perdu.

 

Le voyage vers Cythère – Alain Vircondelet, février 2015

Les vastes et lyriques compositions de Jacques Vimard qu’assiège avec bonheur le rose, sa couleur préférée, sont à lire et à voir comme des traversées auxquelles le peintre s’est livré pour atteindre d’autres rivages. Une traversée, oui, dans le sens où sa peinture tente le sauvetage de la peinture, rassemblant le mystère des palettes, le chant des traces laissées aux hommes et provoquant l’immersion du regard dans les couleurs à laquelle elle oblige. La pirogue, longue comme celle des Égyptiens qui accompagnaient jadis leurs morts en leur éternelle demeure, a fui le Chaos et pénétré en terres neuves où règne cette profusion du rose et des bleus.

Un héros de Julien Gracq déclarait après la fureur d’un orage que la terre lui était apparue « belle comme après le déluge », et le même de souhaiter un cataclysme qui « marquerait une fin : celle de l’impur, suivie d’un nouveau début ». Ainsi peuvent se comprendre les « pierres précieuses », signes d’un avènement, dont Rimbaud constelle, après les déluges, l’arc-en-ciel, « sceau de Dieu ».

La pirogue, semblable encore à l’arche-refuge de Noé, a donc emporté avec elle autant de « pierres précieuses », l’or des peintres, les signes de la peinture éternelle, la grâce des heures paisibles. De ce voyage, ceux qui admirent depuis longtemps l’œuvre de Jacques Vimard en avaient déjà repéré la constance, celle à vouloir regagner les terres mythiques et originelles, à se défaire des injures et des défaites dont la peinture fut accablée, pour retrouver après Babel, ce que Pierre-Jean Jouve appelait « le continent de terre et de rayon ». Car c’est bien de ce passage que parle sa peinture, de sa farouche détermination à ne pas se soumettre à la tyrannie des concepts, à l’extinction des couleurs pour préférer au contraire la profuse matière de leurs intensités et le désir d’atteindre, selon les mots de Baudelaire, « du nouveau ». Pour y accéder, rien de plus juste que l’éternelle pirogue, à la fois fente et flèche, ou s’accueillent les biens de la peinture retrouvée. Une arche donc comme un sein, de mère ou d’amante, auquel la tendresse et la chair du rose apportent protection et rassurement. On pense alors à Proust qui, dans la dédicace des Plaisirs et des Jours, déclare que Noé ne « put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre ».
Il en va de même pour le peintre : il fait nuit en effet sur la terre et la peinture de Jacques Vimard a l’art de dénoncer cette nuit par l’éclat de ses propres armes, les couleurs. Du fond de son atelier au cœur du bocage normand, dans la touffeur des prés et des vergers environnants, sa peinture est emportée d’un élan rédempteur. Elle se soulève et trace un chemin de lumière et d’étoiles ; ce qu’elle transporte a le poids du passé et du présent, et les traces se sont faites humbles et légères pour y trouver place, tirées par la farouche sagesse de son légendaire escargot, soudain animé d’une irrésistible alacrité…

Jacques Vimard, qui pourrait bien être aussi le facétieux escargot, tout ébloui des envolées de papillons, avance ainsi, vaillant (n’est-ce pas l’étymologie de son patronyme ?), dans l’épaisseur colorée des rives désirées, où la peinture a reconnu son lieu, hybridité des formes, accords des notes, farandoles des pétales et frémissantes rencontres des chairs et des corps ralliés à la même joie. L’escargot ailé guide l’arche, la nef colorée est joyeuse, les petits pichets de Chardin sont à l’abri dans leur ouate rose, on sent une incroyable effervescence, une folle impatience à rejoindre les voies intouchées et pour une fois l’exil est heureux, puisque le peintre y a réuni ceux qu’il aimait, pêle- mêle, Chardin, les impressionnistes en leurs jardins, Watteau et Boucher, Redon, Staël aussi mais enfin heureux, et Chagall loin des sombres ghettos, Turner, sidéré par l’étincellement de ses aubes. À la manière de Proust et de ce qu’il racontait de ces petits papiers chinois qui, une fois déposés dans de l’eau, s’ouvrent et forment des mondes, la peinture de Jacques Vimard s’ouvre et se déploie. Son arche fend la mer dont les vagues ressemblent à des myriades de pétales qui, eux-mêmes, pourraient composer un buisson d’hortensias, renvoyer ainsi à Monet tandis que les ailes de l’escargot comme une voile s’enflent à la manière des dominos de satin de Watteau se perdant dans les parcs, et tout ce ballet de correspondances accélère la marche. La tribu joyeuse où Jacques Vimard entraîne la peinture a déchiré le crêpe noir des deuils dans lesquels on l’a drapée. C’est comme si la peinture avait retrouvé le souffle qui s’était tari sous le poids des idées et des concepts. Comme si le peintre n’en était pas resté aux noirs de Soulages, mais qu’en les franchissant, il avait sauvé les couleurs de leur anéantissement, leur avait rendu la place de l’humanité dans le cosmos. La peinture revient alors à ce qu’elle fut au temps de son invention : raconter une histoire, rendre la vie, sentir et toucher la matière, consoler et célébrer, jouir et chanter, et aussi danser. Car ce qui vient aussitôt à l’esprit quand on regarde la peinture de Jacques Vimard, c’est une impression d’allégresse et la vision d’une danse. La route est vive, bordée d’éclats de papillons qui frétillent dans l’aube rose qui se lève. Le rose de Vimard, si audacieux en peinture et si peu utilisé, est lumière d’aube et promesse de paix. Vélasquez, Watteau ou Balthus l’ont utilisé déjà aux mêmes fins. C’est que le rose, auquel s’affrontent les nuances de bleu, a ici charge de vie. Il est résistance et défi. Il occupe l’espace, ses chairs denses fusionnent entre elles, comme un signe d’espérance, et sa présence devient apparition. La matière retrouvée devient le lien qui unit toutes choses, dans l’entremêlement des formes, dans une hybridité retrouvée.

C’est en ce sens que la peinture de Jacques Vimard est fondamentalement de genèse. Elle rejoint, renoue et rassemble. Célébrant sa joyeuse conquête.

 

Effusion et célébration de la peinture – Alain Vircondelet, 2011

« Avec la hâte patiente et malicieuse de l’escargot, Jacques Vimard poursuit son œuvre. Sa peinture arpente le monde qu’il visite et réinterprète à sa manière qui est jubilatoire, souvent cocasse, toujours enchantée.
Assauts de couleurs qui le traversent dans une fantaisie où s’effacent des lieux, s’ouvrent d’autres portes, se laissent apercevoir des paysages anciens.
La naïveté de Jacques Vimard rejoint, je ne sais pourquoi, la grâce de Watteau.
Le peintre des fêtes galantes sait aussi que son monde en appelle d’autres : au-delà des couples en dominos de taffetas rose, apparaissent des jardins et des péristyles, des silhouettes s’effacent et font passage à d’autres lieux, à d’autres climats. Vimard aussi est le peintre des apparitions et des enchantements.
Ses toiles sont aussi des lieux de fêtes où s’ébauchent des rencontres aléatoires et furtives, des formes informelles qui jaillissent et s’épuisent pour mieux ressurgir…

On y croise les ciels de Boudin et ses plages peuplées d’élégantes, tandis que l’escargot rieur qui pourrait bien être le peintre lui-même, est soudain frappé d’une grâce nouvelle : doté d’une alacrité d’ange, il virevolte sur la toile, laisse des traces comme des cerceaux et des arabesques, entraîne celui qui regarde vers son monde intérieur.
La couleur rose dominante de la palette de Jacques Vimard renforce cette impression de liberté et de gaieté.
Elle fait vibrer la toile, lui donne une vivacité loin des clichés auxquels on a souvent attaché cette couleur.
Sur sa matière rose, « la fée Électricité » s’est penchée et l’a dotée de la force de son éclat.

Le rose de Vimard, toujours présent dans ses toiles, a quelque chose de la naissance et de l’élan vital. Rose de l’éclair et rose de la foudre.
C’est un rose ardent, qui pétille, tout entier tendu dans son ardeur de rose. On revient à cette idée de naïveté qui signifie originellement « près de la naissance ».
En ce sens, Vimard est un peintre d’aube et de naissance, un peintre des genèses. Il rapporte de son imaginaire des terres dont il a retenu le plus beau, le plus jeune, le plus ardent, le plus sensuel aussi car sa peinture, infiniment porteuse de sens, parle justement à tous les sens.

Ce qui frappe aussitôt dans cette peinture, c’est l’extrême disponibilité de Vimard, sa volubile capacité à s’emparer de tous les règnes, animal, végétal, humain, à visiter ses grands aînés avec affection et à les associer dans sa palette. Il entre dans l’œuvre de Boudin comme il était entré dans celle de Monet : sans impudence ni violence, sans effraction ni brutalité. Il s’invite sur les plages de la côte normande avec les belles élégantes du siècle dernier, y fait une halte heureuse et puis s’éclipse. Il a compris que la peinture est filiation, qu’elle ne peut être radicale rupture, mais lien, trace et chemins de traverse à retraverser.
La mise en forme de ses toiles est à la fois d’une hardiesse inouïe et d’une sérénité tranquille.

Sa peinture émerveille et apaise, mais elle vivifie aussi, elle dérange sans inquiéter, et tout ce qu’elle semble défaire s’arrange et s’organise dans une harmonie de grâce et de fantaisie souriantes. Elle apaise tout en suscitant la créativité. Vimard possède cette élégance et cette fluidité mozartiennes : on le verrait bien s’intéresser aux décors de la Flûte enchantée. Car Jacques Vimard aime, comme Mozart, le sourire et les sortilèges.
Son bestiaire est enchanté, ses lignes et ses signes ont ceci de particulier qu’ils nous sont en apparence inconnus et nous croyons cependant les connaître ou plutôt les re-connaître, comme s’il nous parlait d’un monde ancien retrouvé où tout a gardé encore cette liberté et cette profusion, cette joie et ce désir de la vie.
Sur ce chemin de vérité qu’arpente, de sa marche lyrique et souveraine, Jacques Vimard, il y a une lenteur qui se hâte et une hâte qui se maîtrise pour goûter aux fruits de cette vie célébrée et qui tente d’en saisir les furtifs bonheurs. »

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L’École de Honfleur : de Boudin à Vimard – Préface de Alain Borer 2010

« Les rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement, c’était de ceux-là qu’était faite l’œuvre d’Elstir. » Marcel Proust

La peinture a bon dos
Jacques Vimard peint dans la Vallée de la Vie. Peint la vallée de la vie – en rose. Dans son atelier, quand il déplace les tableaux, on croirait qu’il déplace ses fenêtres. « Tacite sous les fleurs d’étincelles… » (Mallarmé). Il y a cet instant où le visiteur ne voit pas encore la toile, cachée par le peintre qui la saisit à bras-le- corps pour nous la présenter sur un chevalet, cet instant où la peinture a bon dos et où l’on voudrait dire : « Pousse-toi, Jacques ! On ne voit rien ! », que les vergers aux croisées des fenêtres ! Pendant ce bref ballet en guise de prologue du peintre et de ses toiles, on songe d’abord que ce châssis léger, maniable, féminin, qu’il tient à deux bras écartés comme au tango, cet objet en soi provient directement de la grande aventure impressionniste que Vimard interroge à présent : ce tableau léger ne vient-il pas du dehors – et de cette incroyable découverte normande : peindre en plein air ? Telle fut la révélation d’Eugène Boudin qui, écrit Baudelaire en 1856, étalait dans l’estuaire normand « les prodigieuses magies de l’air et de l’eau », Boudin qui conduisit son jeune ami Claude Monet dans la lumière et les embruns : « Ce fut tout à coup, dira Monet, comme un voile qui se déchire : j’avais saisi ce que pouvait être la peinture  ! » (1)

La mise à jour de la peinture
Jacques s’efface devant ses tableaux normands, enfin sur le pupitre : deux tiers de ciel rose, le coktel Boudin. – Au contraire de Caillebotte, pour qui l’eau prend les deux tiers du bas (2). Boudin, né à Honfleur et mort à Deauville, dominé toute sa vie par l’estuaire de la Seine, a vécu dans le ciel. Il n’aspirait qu’à « nager en plein ciel », précisait Baudelaire pour « arriver aux tendresses heureuses des nuages ».
Sur ces bords de mer rose affluent les ombrelles. Si l’on voit une ombrelle, c’est que l’on porte un canotier. – Vimard, son melon. Lequel implique la clarté estivale. Accessoire impressionniste, la même ombrelle chez Degas, Manet, Pissaro, Berthe Morisot, Mary Cassatt, signale partout la grande lumière nouvelle ; chez Renoir où elle forme un large coquelicot dans le Chemin montant dans les hautes herbes ou bleue chez Monet dans le Champ de coquelicots de nos calendriers. Une sorte de logo. Celui de la peinture mise à jour, de l’arrivée du jour en peinture. Depuis un Derain, plus tard (en 1906), Hyde Park, aux chemins et aux arbres roses, où la femme au visage rose vient à nous au premier plan, y a-t-il plus juste développement des « tendresses heureuses » que le rose Vimard ?[…]
Du coup, dans un Vimard, on arrive à la plage en drone. « Il nous introduit, écrit Bernard Noël à son propos, dans une dimension jusqu’alors non ouverte, […] la dynamique de la lumière et l’épaisseur aérienne (3). » En vue d’oiseau on plonge vers une ombrelle qui vient à notre rencontre. (« Leur incarnat léger… », Mallarmé). On fond sur une belle qui passe hors champ. Un Vimard, c’est un Boudin qui s’en va. […] Le rose Vimard est intransitif, c’est-à- dire que les choses ne sont pas roses, il y met du sien. Il éclaire à sa guise. La couleur s’émancipe de sa fonction platement signalétique, passage du document au monument, selon la terminologie de Michel Foucault. […]

« Je commence toujours un tableau par le ciel », disait Sisley en un bel alexandrin oral. Ceux qui commencent par l’Infini sont assurés de ne jamais en finir. Sisley, dont le nom se prononce ciselé, témoigne de ce dépassement de l’art : comme lui, Vimard travaille l’infini qu’Alfred ciselait. Travaillent infiniment « Le visible et serein souffle artificiel / De l’inspiration, qui regagne le ciel » (Mallarmé). […]
Tout l’œuvre peint de Vimard se comprend comme une abstraction in utero. Peinture amniotique, sans haut ni bas, toute en jouissance et liberté. Il aperçoit une issue (« Alors m’éveillerai-je à la ferveur première », Mallarmé), parle le monde par les lèvres maternelles. L’arrivée à Honfleur, sa rencontre avec Eugène Boudin lui ouvrent les yeux – sur le monde nouveau, la Normandie, avec les couleurs des parois antérieures. Vimard renouvelle ainsi l’esprit des conquêtes impressionnistes, avec ces belles sous l’ombrelle (« Et par d’idolâtres peintures / À leur ombre enlever encore des ceintures » Mallarmé) en une interrogation qui n’en finit pas. C’est pourquoi ses tableaux ne sont pas achevés, comme aucune toile impressionniste. »

1 – Journal de l’impressionnisme, Skira, 1970, p. 64.
2 – Régates à Argenteuil, Petit bras de Seine, Pêcheurs sur la Seine, Périssoires…
3 – Bernard Noël, « Les lieux ultimes », Catalogue Jacques Vimard, Maison des Arts de la ville d’Évreux, 9 décembre 2007 – 7 janvier 2006.